Rue89, 18 mois, en bonne forme

Par  Paule Dandoy

Le 27 novembre dernier, au Press Club, à Paris, Pierre Haski, l’un des fondateurs et dirigeants de Rue 89 faisait le point sur l’aventure de ce « pure player », dix-huit mois après sa naissance. Une occasion de tirer quelques enseignements sur les pratiques du métier de journaliste sur internet.

Internet n’est pas seulement un outil supplémentaire à la palette des techniques du journalisme. C’est surtout un excellent moyen de « renouer un lien de confiance perdue avec les lecteurs », estime Pierre Haski.

C’est en effet sur ce défi que s’est lancé Rue89, rappelle le co-fondateur du site :  il est né dans un contexte où il distingue deux crises : celle de la presse (économique, structurelle, avec les spécificités françaises sur le coût de la distribution…) et celle du journalisme : « En France, notre métier souffre d’une crise morale et d’un manque de crédibilité. Depuis vingt ans, on le voit à travers les sondages, la profession est incapable de retrouver la confiance des lecteurs. »

Comment créer un lien entre journalistes et lecteurs ?

En réconciliant trois cercles pour produire une meilleure information, selon le principe bien connu de ceux qui surfent sur Rue89, de « l’information à trois voix » : experts, journalistes, internautes. Mais surtout, « en ouvrant les portes et fenêtres du journalisme ».

Pour que le journalisme participatif fonctionne bien, Pierre Haski livre quelques recettes :

- Le journaliste doit avoir le réflexe de faire appel aux témoignages des lecteurs.

C’est un excellent moyen d’enrichir les enquêtes, bien sûr. Par exemple, l’appel de Rue 89 aux lecteurs à témoigner sur les licenciements en cours dans les entreprises a permis de remonter des informations des PME et TPE, qui n’apparaissent pas dans la presse classique. Mais ce journalisme « ne peut avoir du sens et de la valeur qu’à condition d’être validé, certifié par le journaliste professionnel ».

Les citoyens à qui Internet a donné la parole « veulent s’exprimer mais pas devenir des journalistes en se consacrant notamment à la tâche fastidieuse de vérifier les informations », rappelle Pierre Haski.

- Accepter d’être sous la vigilance permanente du lecteur.

« C’est une règle d’or à Rue89 : les journalistes modèrent eux-mêmes leurs articles. A la différence des autres sites d’information générale, comme Le Monde ou Libération, qui sous-traitent la modération », note Pierre Haski. C’est le prix à payer du soupçon très fort que la profession a soulevé ces dernières années.

- Retrouver une fonction pédagogique

« Nous recevons beaucoup de mails qui nous demandent des décryptages et de vérifier la parole publique », explique Pierre Haski qui donne pour exemple l’immense succès de l’article « Injecter des liquidités dans les banques centrales, à quoi ça sert ? ».

- Mettre en valeur « les pépites du Web ».

Au journaliste de repérer, parmi le flot de commentaires à ses articles, les internautes qui peuvent contribuer à l’information et éventuellement leurs proposer des conseils pour rédiger, mieux témoigner.

Pierre Haski donne l’exemple d’un cheminot qui fait des commentaires riches et forcément bien informés sur la dernière grève de la SNCF. La rédaction lui propose de tenir un journal de sa grève, au quotidien, à travers un blog hébergé sur Rue89. L’expérience provoque de riches débats entre internautes et un éclairage peu habituel dans les médias.

Toujours à recherche du modèle économique…

Un site d’information est-il viable sur Internet ? Rue89 cherche toujours la réponse, mais propose quelques pistes.

L’équipe continue de croire que l’accès gratuit est incontournable.

« Le mode de lecture sur internet est radicalement différent du papier : on est fidèle à un journal, alors que personne n’a de lien exclusif avec un site, chacun a ses favoris, son circuit d’information. Personne ne va payer pour 6 ou 8 sites d’info. L’important pour le support est d’être dans ce circuit », estime Pierre Haski. Pour cela, il est impératif d’avoir une forte identité : « Les sites des journaux sont souvent plus neutres que le support papier, en faisant des dépêches. Ce qui est une erreur. »

La circulation virale est déterminante : les conseils des copains qui vous envoient des liens et les liens avec d’autres sites. Or cela n’est possible que si l’accès est gratuit.

La pub, une ressource difficile à capter

A la naissance de Rue89, les annonceurs exigeaient 1 million de visiteurs uniques pour investir. L’objectif vient d’être atteint par le site, mais les annonceurs, eux, ont monté la barre à 1,5 million ! selon Pierre Haski.

Les annonceurs culturels, attirés par le public CSP + du site,  arrivent, mais cela ne suffit pas.

Les tarifs publicitaires sont moins chers sur Internet que sur le papier. « Et l’offre d’espace a doublé en un an, alors que les dépenses des annonceurs ont augmenté de 40 % », selon Pierre Haski. « La presse perd beaucoup, mais internet gagne peu. Pour un dollar gagné en ligne, le Washington Post perd 9,6 dollar sur le papier », ajoute-t-il.

Pour équilibrer le budget, Rue89 développe donc une activité de web agency.

L’équipe a conçu le site et formé l’équipe de Bibliobs, du conseil général de l’Hérault, de VIH.org.

« Ça nous rapporte un tiers des recettes. Cette activité nous  oblige aussi à faire de la veille technologique, et de ne pas rater de tournant », précise le dirigeant du Pure player.

70 % des recettes du site d’information sont couvertes.

La recapitalisation a heureusement été réalisée avant la crise financière. Rue89 est largement en tête de la fréquentation des pure player. La rédaction compte 18 personnes, dont 14 journalistes. Mais le bilan de la nouvelle rubrique Eco 89 est mitigé et l’inquiétude devant la crise, bien présente.

Un commentaire à “Rue89, 18 mois, en bonne forme”


  1. Le 19 mar 2009 à 15:12, bernard a écrit :

    Combien ça gagne un journaliste a rue 89?

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